Avec Api,
LA GRANDE distribution étend son empire rural

Depuis 2022, des épiceries automatiques de la marque Api, garnies de produits Carrefour, fleurissent dans l'Ouest de la France. Sous couvert de revitaliser les campagnes, elles incarnent la nouvelle stratégie de la grande distribution pour conquérir les zones rurales.

Analyse

texte JUSTIN CARRETTE

Et si Carrefour « revitalisait » le monde rural ? La start-up Api y croit dur comme fer. Elle a ouvert en 2022 sa première « super supérette » de 40 m2 à Claix, en Charente. Le concept est simple : un magasin autonome, 100 % connecté, dans lequel on entre à l'aide d'un QR code. À l'intérieur, 700 références de la grande distribution... et zéro salarié·e. On scanne soi-même ses articles avant de payer par carte sous l'œil des caméras reliées à un centre de surveillance. Depuis 2022, ces modules en bois se sont multipliés sur la façade atlantique, de la Seine-Maritime jusqu'aux Landes. L'entreprise souhaite dépasser les 200 supérettes d'ici fin 2025. Son chiffre d'affaires explose, lui aussi : + 870 % entre 2022 et 2023.

À l'origine du projet, deux hommes d'affaires charentais, Julien Nau et Alex Grammatico, rapidement rejoints par le Bordelais Jean-Luc Treillou, cofondateur de plusieurs entreprises de « biotech ». Ce dernier associe l'enseigne Carrefour au projet, capable de livrer partout en France en petites quantités. Le trio recrute enfin Marie-Laure Basset, ancienne directrice marketing chez Fleury Michon et Danone, au poste de directrice générale.

L'entreprise lève rapidement des fonds, notamment auprès d'un poids lourd de la grande distribution: la société Derfin, présidée par l'héritier de l'empire Auchan, Arnaud Mulliez, 8e fortune française, qui achète un peu plus d'un million d'euros d'actions. La start-up a aussi pu compter sur près de 450 000 euros de subventions publiques issues de fonds européens et d'aides directes de la région Nouvelle-Aquitaine. « En développant un concept innovant de commerce de proximité qui favorise l'approvisionnement local, Api participe à la revitalisation des territoires ruraux », déclare François Wohrer, directeur de l'investissement de la Banque des Territoires, également montée au capital d'Api.

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Pourtant, l'argument du « local » n'est pas le principal souci de l'entreprise : elle réserve 70 % de ses rayons aux produits Carrefour, 25 % à d'autres marques industrielles et seulement 5 % à des producteurs locaux. Contactée sur ce paradoxe, la direction a refusé de nous répondre.

Pour Noël Michot, porte-parole de la Confédération paysanne en Charente-Maritime et maraîcher près de La Rochelle, « Api dit venir à la rescousse de nos campagnes, mais les produits qu'ils proposent, c'est justement ceux-là qui tuent la paysannerie et qui continuent de fragiliser le monde rural. C'est à nous de nous organiser collectivement, entre paysans, contre l'installation de ces supérettes ». Il poursuit en citant l'exemple du point de vente directe qu'il a mis en place sur sa ferme : « ll y a des personnes qui viennent avant tout pour le lien social, ce que ne permettent pas ces supérettes autonomes. »

Sur le terrain, « la revitalisation » des campagnes passe après la rentabilité immédiate : une supérette installée en 2024 à Château-Larcher, dans la Vienne, a fermé un an plus tard, alors que la mairie y avait investi 11 000 euros. « Ça fait mal au cœur. [...] Mais à un moment je ne peux pas continuer à perdre de l'argent », a déclaré Alex Grammatico à nos confrères de France 3. L'entrepreneur ne cache pas son ambition dans un autre entretien, au Monde : « Un jour, nous serons leaders de la vente de détail dans le monde rural. » Api compte poursuivre son expansion avec l'ouverture de 600 supérettes d'ici cinq ans, et un développement à l'international, comme le reconnaît Marie-Laure Basset.

D'autres modèles, citoyens, existent pourtant. Près d'Angoulême, Douz'à l'épicerie a été créée il y a plus d'un an, en même temps que plusieurs supérettes Api dans le secteur. Dans sa commune de moins de 400 habitants, l'épicerie collaborative, ouverte seulement deux heures le samedi, attire du monde sans course au rendement ni articles Carrefour. « On a des produits issus à 100 % d'agriculteurs du coin, confirme la présidente de l'association, Stéphanie Beau. Les gens viennent ici pour contrer la grande distribution, soutenir les producteurs locaux et surtout faire du lien social. » Clément, responsable d'une autre supérette collaborative baptisée Hêtre Coop à Magnac-sur-Touvre, l'assure : « Il faut que nos politiques se donnent les moyens de soutenir davantage les épiceries locales et solidaires plutôt qu'Api, qui n'est qu'un nouveau costume de la grande distribution dans le monde rural. »