LA VILLE DES INVISIBLES PROFESSION: DÉSAMIANTEUR
À Bussy-Saint-Georges, un centre de formation délivre les certifications SS3, nécessaires pour devenir désamianteur. Un métier à risque et mal rémunéré, pourtant au cœur d’un chantier colossal, éclaté, et parfois mal mené – en France, les fibres toxiques se comptent encore en millions de tonnes.
texte CHRISTELLE GRANJA photos DORIAN PROST
Suspendus à un mur, des dizaines de masques de protection noirs semblent fixer une enfilade de cabines de douche vides, devant un espace tendu de bâches en plastique: à Bussy-Saint-Georges (Seine-et-Marne), la plateforme pédagogique du centre de formation Amaxteo-Atsi est prête à accueillir ses stagiaires.
Cette semaine de novembre, Ibrahim, Anthony, Sem et « Samy » (ce dernier n’a pas souhaité donner son prénom), tous ouvriers ou chefs de poste du BTP, s’exercent sous le regard de Cyril, expert en risque amiante. La journée débute par une séance d’habillage : Ibrahim et Anthony, tous deux dans la vingtaine, scotchent les jointures de leurs combinaisons blanches, le haut de leurs bottes et de leurs gants, tandis que Sem ajuste les courroies de son masque. « Samy » endosse le rôle du « sas man », le gardien du sas de décontamination, un poste obligatoire sur un chantier amianté. Ici, l’erreur est sans conséquence : nous sommes dans un décor, et ce parquet que les stagiaires manipulent avec précaution est totalement inoffensif.
Depuis 2012, tout salarié travaillant au contact de l’amiante doit obligatoirement suivre une formation dite « sous-section 3 » (SS3), financée par son entreprise. Pour certains, c’est une clé inespérée vers un contrat pérenne, les désamianteurs ne pouvant être légalement embauchés qu’en CDI. Un sésame ? Plutôt un « permis dangereux » à manier avec extrême vigilance, alerte Cyril, formateur depuis 8 ans et ex-désamianteur. Pas de quoi effrayer le vif benjamin du groupe, Ibrahim – c’est du moins ce qu’il soutient. Présent « pour signer un CDI » et « pour l’argent », le jeune homme a l’habitude d’enchaîner les missions en intérim en tant que manœuvre dans le BTP, déménageur ou agent de sécurité. Avec ce nouveau poste, il table sur 1 800 euros nets mensuels, beaucoup plus s’il fait des déplacements, espère-t-il. De quoi mettre de côté, et pourquoi pas, investir au Sénégal. Pour Anthony, 28 ans, chauffeur d’engin et déjà en poste, l’enjeu est moindre : cette formation permettra à son entreprise de le faire intervenir sur des chantiers amiantés. « Si on doit tomber malade, on tombera malade. De toute manière, de l’amiante, y en a partout », assène-t-il, fataliste. Pour lui, pas de doute, son métier, ce sera « jusqu’à la mort ».
Un boulevard d'un millimètre
Chaque année, des milliers d’ouvriers sont ainsi formés. En France, ils sont 35 000 à retirer l’amiante sur une multitude de chantiers – 900 000 travailleurs du BTP y seraient par ailleurs confrontés, souvent sans équipement. Les besoins sont énormes : l’amiante est encore omniprésent dans nos villes. Dans les bâtiments scolaires (80 % des lycées professionnels, 77 % des lycées généraux et technologiques, 73 % des collèges et 38 % des écoles construits avant 1997, détaille une enquête de Libération publiée en 2020), mais aussi dans les logements, les bureaux, les usines, les routes, les navires, les trains, et jusque dans les canalisations… Durant des décennies, on en a mis partout. Il faut dire que les fibres d’amiante résistent au feu, aux agressions chimiques, aux frottements ; elles sont un bon isolant thermique et acoustique… Et elles sont surtout peu chères. Bingo !
De quoi expliquer, en partie, l’interdiction tardive du matériau (1997) au regard de la connaissance plutôt précoce du danger (les premiers soupçons remontent au début du xixe siècle, et le classement parmi les cancérogènes a lieu en 1977). Sa toxicité est d’autant plus pernicieuse qu’elle est invisible. Une fibre d’amiante est 400 fois plus fine qu’un cheveu humain. Lorsqu’elle est en suspension, elle peut mettre six heures pour retomber au sol. Difficile, dans ces conditions, de garder en tête l’ampleur du risque. Alors pendant les formations, Cyril martèle le message avec le ton sérieux qui ne le quitte pas : « Quand on est “en zone”, la priorité, c’est de se protéger. » Pour l’amiante, un millimètre est un boulevard. Alors on confine, on scotche, on vérifie. « Un préservatif percé, ça ne sert à rien », illustre-t-il, toujours impassible.
« Des escrocs, des chantiers bâclés, des règles non respectées, ça existe partout, mais avec l'amiante, les conséquences sont dramatiques »
Triple douche
Pour les désamianteurs, le maximum légal de temps de port de masque est de 6 heures par jour, avec des vacations de 2 h 30 maximum quand les températures sont clémentes (moins, en théorie, quand le thermomètre chauffe), afin de limiter l’essoufflement, et in fine les risques cardio-vasculaires. Car avec le masque, le cœur s’affole. « On a moins d’air et donc la sensation d’être enfermés », explique Cyril.
À Bussy-Saint-Georges, l’exercice du jour est de retirer une dalle de sol contaminée. Les stagiaires répètent les gestes, puis sortent se décontaminer. D’abord un coup d’aspirateur sur la combinaison, puis de l’eau pour fixer les particules, ensuite une première douche tout habillé (« Minimum 3 minutes ! » insiste le formateur), puis une deuxième en gardant le masque, sans les vêtements, et enfin une douche dite « d’hygiène ». Les procédures semblent à la fois laborieuses et dérisoires : sur la plateforme pédagogique, une dalle de sol crève le plastique censé l’isoler, un scotch se décroche, laissant la peau à nu, et le pulvérisateur d’eau ne crachote qu’un maigre filet… Et en conditions réelles ?
Sur le terrain, de fait, le danger est très présent. Travailler dans le BTP comprend déjà de nombreux risques, « les plus urgents et immédiats sont mieux pris en compte par les acteurs, au détriment des risques de plus long terme », souligne le sociologue Emmanuel Henry, auteur de Amiante, un scandale improbable. Sociologie d’un problème public (Presses universitaires de Rennes, 2007). Autrement dit, sur le terrain, entre une chute de 15 mètres et une bouffée d’air un peu trop fibreuse, le choix est vite fait. Alors, au-delà des difficultés physiques (vibrations liées à l’usage d’appareils de fraisage, de ponçage, de burinage, exposition au froid, au chaud, au bruit, port de charges lourdes…) engendrant troubles musculo-squelettiques, douleurs musculaires et problèmes d’audition, les désamianteurs vivent avec une « épée de Damoclès » au- dessus de la tête, rappelle le responsable qualité, sécurité et environnement d’une entreprise de désamiantage. « C’est un travail très, très dur. Et avec l’amiante, on ne sait jamais à quelle sauce on sera mangé dans des années. » À ses yeux, la principale menace reste celle d’un diagnostic amiante mal fait ou incomplet, qui expose les opérateurs à des fibres non-repérées, détaille-t-il, assurant aujourd’hui veiller « à ce que les gars ne s’abîment pas trop ».
« Avec l'amiante, on ne sait jamais à quelle sauce on sera mangé »
Ceux qui n'ont pas le choix
« En formation, quand on explique les risques du métier, on voit souvent des visages qui se décomposent. Mais seulement 5 à 10 % des effectifs arrêtent avant la fin de la semaine », estime Cyril. Stagiaires captifs ? L’amiante, cet instructeur attentif ne l’a lui-même pas vraiment choisie : « Je baigne dedans depuis tout petit », confie-t-il. Sa mère, matelassière en calorifuge, cousait des matelas qu’elle fourrait d’amiante pour l’isolation thermique. Son père a d’abord été calorifugeur, puis désamianteur après l’interdiction de 1997. Au début des années 1990, Cyril est gamin à Brest. Le week-end, il s’amuse avec des copains sur les vieux matelas amiantés utilisés dans les machi neries navales. Aujourd’hui, il n’a d’autre choix que « toucher du bois » et espérer passer entre les gouttes. Son père est atteint de plaques pleurales, maladie liée à l’exposition à l’amiante, mais bénigne. Un de ses collègues a eu moins de chance, emporté à 41 ans en six mois par un mésothéliome. Rien d’exceptionnel : l’amiante est lié à 80 % des quelque 1 800 cancers reconnus chaque année par l’assurance accidents du travail et maladies professionnelles (AT/MP).
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Malgré le danger manifeste, largement documenté, être désamianteur paye peu : débutant, on est souvent au Smic. Le salaire monte à 1 800 euros nets avec un peu d’expérience, auxquels peuvent s’ajouter les primes de déplacement. « Les désamianteurs sont mieux informés, mieux protégés que par le passé, mais contrairement à ce qui se pratiquait il y a trente ou quarante ans, il n’y a plus de rémunération du risque », observe Cyril. Dans ces conditions, le métier n’attire guère que ceux qui n’ont pas le choix. Ou des vies trop éprouvées pour que la menace d’un cancer dans 30 ans entre en ligne de compte. Souvent peu diplômés, étrangers, maîtrisant parfois mal le français, ces travailleurs ont des perspectives d’embauche limitées, surtout en CDI. « Ils ont peu de marge de manœuvre pour refuser ces postes. C’est une acceptation du risque par non-choix », juge le sociologue Emmanuel Henry. Dans ce secteur, le constat d’« une vraie dégradation des conditions de travail » semble partagé : « les prix sont tirés vers le bas depuis des années, alors que dans le même temps la réglementation devient plus stricte », regrette un acteur du secteur. « Beaucoup de maîtres d’ouvrage sont peu regardants sur la sécurité et privilégient l’entreprise la moins-disante », dénonce un autre. Il n’est pas rare que des petites entreprises affichant une certification en cours embauchent sans les déclarer des ouvriers sans-papiers, dépourvus de formation et de certificat médical… puis ferment quelques mois plus tard sans laisser de trace, après avoir remporté un marché public avec une offre anormalement basse, fustige un autre travailleur.
« Ce n'est pas dans mon contrat »
C’est le paradoxe du secteur : le scandale de l’amiante a marqué une rupture, et les cancers liés à cette fibre toxique sont aujourd’hui mieux reconnus que les autres maladies professionnelles. « Mais il y a beaucoup de trous dans la raquette, c’est un secret de polichinelle. Des escrocs, des chantiers bâclés, des règles non respectées, ça existe partout, mais avec l’amiante, les conséquences sont dramatiques », révèle un acteur du secteur.
Parmi les stagiaires formés cette semaine à Bussy-Saint-Georges, « Samy », technicien de maintenance de 44 ans, titulaire d’un bac+2, a décidé de ne pas s’approcher de ces fibres cancérigènes. L’entreprise de location de matériel qui l’emploie l’a inscrit à ce stage sans l’informer des risques du matériau. Mais la formation l’a mis au fait. « Je refuserai de travailler sur des chantiers amiantés, ce n’est pas dans mon contrat, je suis dans mon droit. J’ai des enfants, et je ne veux pas risquer ma santé », explique-t-il. Lui a pu choisir en connaissance de cause. « D’autres, peut-être pas… », glisse-t-il.