Frantz Fanon
Dans l'Anthropocène

L’engagement de Frantz Fanon, résistant, psychiatre et militant anticolonial, a parfois contribué à ce que l’homme d’action occulte le penseur. Pourtant, le renversement de perspective qu’il prône, influence majeure des études postcoloniales, constitue une véritable inspiration pour l’écologie politique.

Dans l'Anthropocène

texte gauthier delozière

Août 2025, festival des Résistantes, non loin de Briouze dans l’Orne. Une dizaine de militant·es racisé·es montent sur scène et prennent la parole au cours de la cérémonie de clôture. Iels se disent « tristes, fatigué·es et en colère », et dénoncent la violence ressentie durant les quatre jours face aux « grosses dingueries » prononcées par les festivalier·ères – très majoritairement blanc·hes – et le « manque d’empathie » à l’égard des problématiques portées par les organisations antiracistes. Exemple parmi d’autres, lors d’une table ronde consacrée au « colonialisme chimique », les commentaires du public dévient l’attention vers la France hexagonale en mettant en parallèle les ravages provoqués par le chlordécone aux Antilles et l’adoption récente de la loi Duplomb, minorant ainsi la prépondérance du racisme environnemental.

Difficile de ne pas voir dans ces prises de parole la manifestation de ce que le philosophe caribéen-américain Charles W. Mills nomme « l’épistémologie de l’ignorance » caractérisant la condition blanche. Dans Le Contrat racial (publié aux États-Unis en 1997), il affirme que « l’incompréhension, la fausse représentation, l’évitement et l’aveuglement volontaire blancs à propos des questions liées à la race font partie des phénomènes mentaux les plus répandus des derniers siècles ». Façonné par l’héritage de la colonisation, l’ordre social des sociétés occidentales reproduit le partage entre, d’un côté, le monde blanc et, de l’autre, le monde anciennement colonisé, relégué aux marges sur les plans géographique et politique. Abolir cette division est au cœur de l’activisme et de la pensée de Frantz Fanon. En 1961, dans Les Damnés de la terre, ce dernier décrit la décolonisation comme un « programme de désordre absolu » qui « se propose de changer l’ordre du monde ». Publié quelques jours avant sa mort, l’ouvrage constitue son testament politique et philosophique. Fanon en débute la rédaction un an plus tôt, lorsqu’il apprend qu’il est atteint d’une leucémie. Il a alors 35 ans.

DE LA RÉSISTANCE À LA LUTTE ANTICOLONIALISTE

Né en 1925 en Martinique, Frantz Fanon est une figure majeure de l’anticolonialisme. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il s’engage très jeune au sein des forces gaullistes. Membre du bataillon des volontaires des Caraïbes, il est confronté aux hiérarchisations raciales au sein de l’armée. Après la Libération, il poursuit des études de médecine et se spécialise en psychiatrie. Durant sa formation, il effectue un séjour à l’hôpital de Saint-Alban où il rencontre François Tosquelles, l’un des pères de la psychothérapie institutionnelle.

En 1953, nommé médecin chef à l’hôpital psychiatrique de Blida en Algérie, il y introduit les méthodes de ce dernier visant à transformer la relation entre soignants et patients, et met au cœur de sa pratique la compréhension des déterminismes sociaux dans l’étiologie des troubles mentaux. Il se confronte alors à la réalité de la situation coloniale et aux marques qu’elle laisse sur la psyché des colonisé·es. En 1956, deux ans après le début de la guerre d’indépendance algérienne, il démissionne de son poste, estimant impossible et non-souhaitable de réinsérer des individus dans un contexte où « l’autochtone, aliéné permanent dans son propre pays, vit dans un état de dépersonnalisation absolu ».

Expulsé d’Algérie, il finit par rejoindre Tunis où s’établit l’organisation extérieure du Front de libération nationale (FLN). Collaborateur du journal El Moudjahid, il poursuit son activité psychiatrique et militante et est nommé ambassadeur itinérant du FLN en Afrique subsaharienne, poste qu’il occupera jusqu’à l’annonce de sa maladie. Ce parcours exceptionnel a parfois contribué à ce que l’homme d’action éclipse le théoricien. De ses livres, la postérité a notamment préféré retenir la célèbre citation du philosophe Jean-Paul Sartre, préfacier des Damnés : « Abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre. » Une dépossession de plus.

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« Comme pour beaucoup de figures minorisées, on tend à mettre en avant leur parcours, leur vie, plus que leur pensée », affirme Matthieu Renault, docteur en philosophie et en science politique et auteur de Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale. Bien que décédé à l’âge de 36 ans, Fanon laisse derrière lui une œuvre riche, consacrée tant aux effets du colonialisme (Peau noire, masques blancs, 1952) qu’aux luttes d’indépendance (L’An V de la révolution algérienne, 1959).

LA VIOLENCE COMME RÉPONSE À LA FRACTURECOLONIALE

Dans ses écrits, Fanon décrit un monde colonial « compartimenté », le système colonial produisant une société ségréguée entre les espaces « indigènes » et les espaces « européens » dont la frontière « est indiquée par les casernes et les postes de police ». Cette fracture spatiale se double d’une fracture ontologique qui affecte l’être même du colonisé, renvoyé du côté du non-humain, du non-être, de l’animal. « Le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique », affirme Fanon dans Les Damnés.

« IL FAUDRAIT PEUT-ÊTRE TOUT RECOMMENCER [...], RÉINTERROGER LE SOL, LE SOUS-SOL, LES RIVIÈRES ET POURQUOI PAS LE SOLEIL »

— Frantz Fanon

Le fait colonial détermine ainsi l’existence des colonisés et s’infiltre jusque dans leur psychisme. Dans Peau noire, masques blancs, Fanon décrit les effets mentaux du colonialisme à la fois du côté du colonisé et de celui du colonisateur. Mêlant analyse littéraire, récit biographique et emprunts à la psychanalyse, l’ouvrage décortique les ressorts de la subjectivité coloniale : le colonisé ne peut se percevoir qu’au travers du regard du maître, ce qui provoque chez lui « la honte et le mépris [...] Quand on m’aime, on me dit que c’est malgré ma couleur. Quand on me déteste, on ajoute que ce n’est pas à cause de ma couleur... Ici ou là, je suis prisonnier du cercle infernal » ; en miroir, le colonialisme confine à la psychose chez le colon. En effet, reprenant le mécanisme de projection de Freud, Fanon analyse la figure du « Noir » comme le réceptacle des pulsions refoulées, forme de « catharsis collective » qui en fait la représentation du mal absolu. Théoricien des rouages de la situation coloniale, Fanon est également un observateur du processus de décolonisation, et notamment de la place que la violence y occupe. Selon Matthieu Renault, « Fanon s’inscrit aussi dans une tradition théorique qui cherche à penser la guerre révolutionnaire, de Engels à Che Guevara. »

« Le colonisé est un persécuté qui rêve en permanence de devenir persécuteur, affirme en effet Fanon dans Les Damnés. Les symboles sociaux (gendarmes, clairons sonnant dans les casernes, défilés militaires et le drapeau là-haut) servent à la fois d’inhibiteurs et d’excitants. Ils ne signifient point “Ne bouge pas”, mais : “Prépare bien ton coup”. » La violence, qui répond d’abord au rapport de force imposé par le système colonial, constitue par ailleurs un moment décisif du processus d’émancipation. Elle est le moyen par lequel le colonisé cesse d’être relégué au rang d’objet pour devenir pleinement sujet. D’après Fanon, « au niveau des individus, la violence désintoxique, elle débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérée ». Pour autant, l’auteur se montre aussi attentif aux effets trauma- tiques de cette violence, objet de la dernière partie des Damnés. « On n’est pas dans une théorie ultrasubjectiviste de la violence, poursuit Matthieu Renault, il y a chez Fanon la question de la conversion de cette violence, comment à partir de cette violence, il y a politique. »

DE FANON À L’ÉCOLOGIE DÉCOLONIALE

Quel héritage Fanon nous laisse-t-il plus de soixante ans après la fin de la guerre d’indépendance algérienne ? « Fanon représente, dans le monde anglophone, une référence centrale pour les études post- coloniales depuis les années 1980 », souligne Matthieu Renault. Il est l’un des premiers à avoir dévoilé cet angle mort de la pensée européenne de l’époque, y compris chez certains de ses représentants combattant d’autres types de domination. Il rétorque par exemple aux marxistes que leur mise en avant du prolétariat industriel – principalement blanc et masculin – fait l’impasse sur la population des pays colonisés dont l’exploitation alimente les puissances impérialistes.

Un tel renversement est également riche d’enseignements pour l’écologie politique et constitue le cœur de l’écologie décoloniale, qui lutte contre l’impérialisme, l’extractivisme et le néocolonialisme occidental dans les pays du Sud et les territoires colonisés, esquissée par le chercheur Malcom Ferdinand. Selon ce dernier, l’environnementalisme classique reste porteur d’une fracture coloniale qui se manifeste aussi bien dans l’analyse des origines de la crise environnementale que dans ses perspectives politiques.

Au sein du mouvement écologiste français, les dommages causés par les essais nucléaires français en Algérie puis en Polynésie, par exemple, restent largement minorés. Dans le même temps, nombre de mouvements écologistes promeuvent une « écologie de l’arche de Noé » qui, implicitement, reconnaît aux seules sociétés occidentales la nécessité de faire face à la crise environnementale, invisibilisant par-là même les asymétries politiques et économiques existant à l’échelle mondiale. Reconduisant le déplacement épistémique fanonien, Malcom Ferdinand appelle ainsi à « penser l’écologie depuis le monde caribéen ». Il s’agit de mettre en lumière la violence environnementale qui a accompagné la domination coloniale, du système de plantation – se traduisant par l’esclavage des populations colonisées et la destruction des écosystèmes – jusqu’aux ravages de la production bananière actuelle, mais également l’histoire des résistances depuis « les marges des représentations politiques et imaginaires de la France ».

Tandis que les indépendances ont donné lieu à des formes renouvelées d’impérialisme et que l’exploitation des ressources des pays que l’on rassemblait à l’époque de Fanon sous le vocable de « tiers-monde » continue d’enrichir les centres occidentaux, certaines de ses thèses résonnent avec notre actualité. « Chez Fanon, insiste Matthieu Renault, il y a quand même l’idée que le plus révolutionnaire est celui qui a connu l’expulsion de la terre », une analyse qui fait écho aux luttes indigènes et aux résistances à l’extractivisme au sein du Sud global. Face à la persistance des vestiges du colonialisme, Fanon lègue cependant l’espoir d’une véritable décolonisation qui passerait par une révolution du rapport à la terre, comme le souligne Malcom Ferdinand en citant Les Damnés : « Il faudrait peut-être tout recommencer, changer la nature des exportations et non pas seulement leur destination, réinterroger le sol, le sous-sol, les rivières et pourquoi pas le soleil. »