Luttes paysannes, luttes populaires
FAIRE FRONT

Le temps d'un édito, Fracas passe la plume à l’Atelier Paysan. Nicolas Mirouze, vigneron dans les Corbières, revient sur les mobilisations agricoles des derniers mois, causées par la gestion de la dermatose nodulaire bovine et le Mercusur, symboles d'un plus profond et durable malaise agricole. Entre récit d’action et analyse, pour esquisser un antifascisme paysan.  

Édito
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Texte NICOLAS MIROUZE - L'atelier paysan

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Le 17 décembre 2025, s’est déroulée dans l’Aude, comme ailleurs sur le territoire national, une mobilisation agricole d’envergure qui a rassemblé tout ce que le département compte de producteurs, qu’ils soient cultivateurs ou éleveurs. Répondant à l’appel des Jeunes Agriculteurs du département, des convois composites ont convergé vers Carcassonne, au point de rencontre fixé sur un échangeur de l’A61.

Je suis Nicolas Mirouze, vigneron dans les Corbières et sociétaire de l’Atelier Paysan. J’ai rejoint en tracteur, ce jour-là, avec d’autres camarades, la ville de Narbonne, point de départ du «convoi Est».

La colère massive nous rassemble, pour célébrer le blocage victorieux de la ville de Carcassonne en préparant une improbable grillade géante sur le macadam de l’A61. Pendant ce temps, une délégation du syndicat dominant, la FNSEA était à la manœuvre dans le bureau du préfet. Elle en est sortie en milieu d’après-midi pour annoncer aux gueux qu’ils pouvaient rejoindre leurs campagnes, ayant obtenu satisfaction sur un sujet qui ne correspondait à aucune des revendications portées par notre mobilisation. Fin du blocage, retour dans nos fermes.

Indépendamment de nos modèles de production et de nos attachements syndicaux, comment ne pas s’être sentis instrumentalisés le 17 décembre, quand on est agriculteur audois ? La «cogestion» de la FNSEA avec l'État n’opère pas que dans les couloirs feutrés du ministère de l’Agriculture, elle s’affiche aussi dans les préfectures de la France périphérique.

Sur le balcon, l’oligarchie locale négocie avec l'État. Sous le balcon, les agricultrices et agriculteurs mobilisés affichent les clivages habituels qui les opposent, parfois violemment : coopérateurs contre «indépendants», culture conventionnelle vs culture bio, jeunes qui viennent de s’endetter et plus âgés qui n’ont pas fini de rembourser, historiques, néo-ruraux... Comment ne pas voir, quand on regarde le tableau dans son ensemble, une classe unifiée de la bourgeoisie rurale qui domine une classe paysanne disloquée par les contraintes qu’elle lui a imposées ? 

Pour engager la lutte des classes en milieu rural, nous devons occuper les brèches de nos territoires. Elles doivent nous servir de point d’ancrage pour composer les bases arrière depuis lesquelles nous allons faire front.

L’antifascisme paysan commence là. Nous devons assumer d’être en lutte au même endroit et au même moment que nos adversaires politiques sur les barrages des mobilisations agricoles ou dans le bureau d’un préfet. La conflictualité que nous engageons doit rendre visibles les lignes de classe pour relier les luttes paysannes aux autres luttes populaires, contre les mêmes logiques de dépossession en refusant de se laisser enfermer dans une unité agricole factice.

Le sixième numéro de Fracas, « Villes et Campagnes. En finir avec la guerre des mondes » est sorti ! Vous pouvez le feuilleter et le commander ici, ou le retrouver en librairie.