Pays du GolfeLE PACTE CARBONé
La manne financière que génère l’exportation d’hydrocarbures a permis aux régimes autoritaires de la péninsule arabique de solidifier leur légitimité auprès de la population. Une alliance entre autocrates et capitalisme fossile vieille de plusieurs décennies, qui se trouve face à un double défi : la transition énergétique et la démographie. Dans un Moyen-Orient à nouveau secoué par la guerre et les menaces de blocage du détroit d’Ormuz, la rente pétrolière reste au cœur de la survie politique des monarchies du Golfe, qui achètent la paix sociale et négocient leur place dans l’ordre international au prix de leur dépendance aux hydrocarbures.
Texte et photos SEBASTIAN CASTELIER
Dans les pays arabes du golfe Persique, pouvoir et intérêts fossiles ne font qu’un. Et régissent la vie de cette région de 58 millions d’habitants. La société pétrolière Saudi Aramco, vache à lait du gouvernement saoudien avec un profit de 121 milliards de dollars en 2023, offre à la dynastie au pouvoir, les Al Saoud, de quoi financer son « contrat social ». En distribuant des emplois dans le secteur public, des subventions et une myriade d'avantages, la famille peut acheter la paix sociale et garantir la stabilité d’un régime politique classé 18e sur la liste des pays les plus autoritaires de la planète en 2023, selon The Economist Intelligence. Au Qatar, pays voisin, « les citoyens qataris reçoivent des montants très généreux. Beaucoup d’entre nous sont très privilégiés sur le plan financier », affirme Noura Al Kaabi, une Qatarie diplômée d’économie politique. La constitution de plusieurs pays du Golfe fait de l’emploi garanti un droit auquel les citoyens peuvent prétendre, permettant de lier leur sort à celui de leur pétromonarchie et d’en devenir les serviteurs-actionnaires. Mais les termes et conditions du partage de la rente pétrolière sont opaques. Aucune information ne filtre dans la détermination de ce « dividende », et une opération de transparence de la part du pouvoir « ne se produira pas de si tôt », pronostique Noura Al Kaabi.
En effet, ce pacte carboné noué entre les dynasties et la population s’accompagne d’une interdiction implicite de remettre en cause, en public du moins, les politiques conduites par le clan au pouvoir. Y compris d’interroger le coût que l’exploitation de gisements d'hydrocarbures fait peser sur les écosystèmes et la santé des habitants. « Nous monétiserons chaque molécule d'énergie que possède cette terre. Un point c'est tout », déclarait en 2024 le ministre saoudien de l'Énergie, le prince Abdulaziz ben Salman Al Saoud. Un posture pro-pétrole que la population – si tant est qu’elle le souhaite – n’est pas invitée à questionner, en dépit des conséquences sociales et climatiques qu’elle implique.
À l’image de l’Arabie saoudite, l’ensemble des six pays du Conseil de coopération du Golfe (Arabie saoudite, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït, Oman et Qatar) interdisent les partis politiques et restreignent strictement tous rassemblements publics. Les autorités mènent une lutte féroce contre tout questionnement du statu quo, usant selon Amnesty International d’arrestations arbitraires, de procès inéquitables, de longues peines de prison et de harcèlement des membres des familles d'opposants. Cet arsenal répressif rend « fondamentalement impossible la vie de toute personne souhaitant exprimer pacifiquement une opinion indépendante », conclut l’organisation.
Ce pouvoir de contrôle résulte en partie de la rente pétrolière et gazière qui a doté les autocrates de l’arme financière pour s’affranchir des médiations traditionnelles. Avant l’or noir, les familles marchandes jouaient un rôle-clé et « gouvernaient en coopération » avec les monarques, analyse une étude des dynamiques sociétales de la région faite par l’Université de Georgetown au Qatar. « Tout cela a changé au XXIe siècle avec l'arrivée des revenus pétroliers, qui ont profité aux dynasties dirigeantes et qui, avec la protection britannique, ont conduit à un style de gouvernance moins consultatif et plus autocratique », ajoute l’étude. « Aujourd'hui, l’État-nation ou le gouvernement est à son point le plus fort dans l'histoire du Golfe, et vous le savez bien : si vous accumulez du pouvoir, il est difficile de lâcher prise », analyse Bader Al-Saif, professeur adjoint d'histoire à l'université du Koweït. Et les financiers de cet autoritarisme ne sont autres que Saudi Aramco, QatarEnergy, la compagnie pétrolière du Koweït, la compagnie pétrolière nationale d’Abu Dhabi et consorts.
Un « recul général de la démocratisation »
Au Qatar, le gaz naturel fonde le socle du pouvoir moderne de la dynastie des Al Thani, qui règne sur cette presqu'île du golfe Persique depuis le milieu du XIXe siècle. L’émirat, assis sur le plus grand gisement de gaz de la planète, est le troisième exportateur mondial de gaz naturel liquéfié. Et le régime s’est lancé dans une course contre la montre pour doper la production de 85 % d’ici à 2030, et ainsi son emprise sur le pays et ses 380 000 ressortissants. En amont de la Coupe du monde de football 2022, qui se tenait au Qatar, l’émirat avait pourtant lâché du lest, en apparence, pour afficher le prétendu progressisme de son régime politique. La première élection législative du pays, annoncée en 2003, mais reportée durant près de deux décennies, s’était tenue fin 2021. Le Qatar avait alors qualifié l'élection d’« événement historique », couronnant son « ambition de développer son processus législatif avec une plus grande participation des citoyens ».
En octobre 2024, virage à 180 degrés : l’émir Cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani annonce un référendum pour mettre un terme au processus d’élection législative, sur fond de craintes d'escalade des tensions tribales. Quelques semaines plus tard, durant l’élection présidentielle américaine, la décision est actée avec 90,6 % des votants qui ont approuvé la suppression des élections législatives. Le conseil de la Choura, qui accompagne l’émir, approuve le budget et propose des lois, mais n’a pas son mot à dire dans les domaines stratégiques qui sont le pré carré du pouvoir héréditaire, n’a rien à voir avec « un parlement représentatif dans un système démocratique », de l’aveu même du monarque.
La volte-face du pouvoir qatari « doit être considérée dans le contexte d'un recul général de la démocratisation » dans les pays du Golfe, souligne Giorgio Cafiero, dirigeant de la société américaine de conseil en risques géopolitiques Gulf State Analytics. Au Koweït, jusqu’alors doté du système politique le plus ouvert du Golfe, le pouvoir embrasse l’autoritarisme. Le parlement koweïtien, seul organe législatif du Golfe à disposer d’une véritable opposition et à être autorisé à questionner le gouvernement nommé par l’émir et à contester ses décisions, a été dissous en 2024 pour une durée maximale de quatre ans. Au cours de cette période, le processus démocratique sera ré-examiné « pour servir au mieux les intérêts du pays et de son peuple », affirmait l’émir, Cheikh Mishal Al-Ahmad Al-Jaber Al-Sabah. « Il est certain que les dirigeants à Riyad et Abou Dhabi se félicitent de cette tendance », note Giorgio Cafiero.
Changements des règles du jeu
Et le pacte carboné des pays du Golfe montre des signes d’essoufflement. Les soulèvements populaires de 2011 en Arabie saoudite, à Bahreïn, à Oman et au Koweït, lors de la vague de manifestations du printemps arabes, ont mis en lumière des premières fissures. À l’origine de ce malaise, la volonté des monarques de rebattre les cartes du pacte carboné dans la région, tout en sanctuarisant l’autoritarisme, dont l’acceptation était implicitement conditionnée aux largesses de la redistribution de la rente des hydrocarbures. Aux Émirats arabes unis, 39 % des dépenses fédérales seront allouées au développement social en 2025, contre 49 % en 2018. « Nous sommes engagés à soutenir en permanence des secteurs vitaux tels que l'éducation, la santé et la protection sociale », rassure le ministre des Finances de cette fédération de sept émirats. Aux dépenses sociales fédérales, s’ajoutent celles de chaque émirat qui, dans le cas de Dubaï, ont bondi de 70 % depuis 2019.
Pour autant, les critères d'éligibilité à l'aide sociale se sont durcies au cours de la dernière décennie afin de « limiter le nombre de bénéficiaires », selon Mira Al Hussein, une chercheuse émiratie à l’université d’Édimbourg. « Cette tendance se reflète dans la réduction, sous documentée mais palpable, des subventions de l'État pour des éléments essentiels tels que l'électricité, le carburant et l'emploi dans le secteur public », ajoute cette spécialiste des relations entre pouvoirs et populations dans les pays du Golfe.
En cause, la croissance démographique de ces dernières décennies qui pèse aujourd’hui sur les finances publiques, alors même que les revenus de l’exportation d’or noir stagnent. Depuis dix ans, le nombre d’Émiratis à Dubaï a augmenté de 38 % pour atteindre 292 000 personnes. Les femmes saoudiennes donnent naissance à 2,8 enfants en moyenne aujourd’hui, contre plus de 7 dans les années 1970. Un taux qui demeure toujours supérieur au seuil de renouvellement des générations, alors même que l’espérance de vie dans le royaume a augmenté de six ans depuis l’an 2000. Aux coûts de la croissance démographique, s’ajoute le spectre, encore distant, d’un déclin graduel des revenus pétroliers sur fond de montée en puissance des énergies non fossiles. Face à ce double défi, le nouvel homme fort d’Arabie saoudite, le prince héritier Mohammed Ben Salman, mise sur la diversification économique. Le but : faire sortir de terre un pacte social 2.0 où l’emploi dans de nouveaux secteurs économiques supplanterait le fonctionnariat. Mais la proposition masque la chute du pouvoir d’achat attendue : les salaires offerts par le secteur privé saoudien étaient en 2019 en moyenne 59% inférieurs à ceux de la fonction publique.
« Nous monétiserons chaque molécule d'énergie que possède cette terre. Un point c'est tout. »
— Abdulaziz ben Salman Al Saoud, ministre saoudien de l'Énergie
En dépit d’une contraction du volet économique du pacte carboné, sa dimension politique, dont l’autocrate est la pièce centrale, demeure inchangée. Et une répression brutale s’abat sur le royaume pour imposer une concentration du pouvoir sans précédent et balayer d’un revers de la main la structure politique historique qui s’appuyait sur un système de répartition du pouvoir entre plusieurs clans de la famille Al-Saoud. « L'Arabie saoudite n'a jamais été une démocratie, mais nous n'avons jamais vu un tel degré de répression [...]. Même un poste qui ne critique pas directement Mohammed Ben Salman ou les politiques gouvernementales vous expose à potentiellement être condamné à mort ou à de lourdes peines de prison », confie Joey Shea, spécialiste de l’Arabie saoudite et des Émirats arabes unis pour Human Rights Watch.
Après une anesthésie d’un demi-siècle, l’éveil
La ministre omanaise de l'Enseignement supérieur évoque sans détour l’abandon du rôle de la fonction publique de premier employeur, pourtant au cœur du contrat social. « Les diplômés doivent créer leur propre emploi et aller partout où ils peuvent dans le monde pour travailler », affirmait Rahma bint Ibrahim Al Mahrouqi lors d’une conférence en 2024. « La femme saoudienne sera une femme qui pourra travailler partout dans le monde, et c'est l’objectif », renchérit dans un discours Reema Bandar Al Saoud, l’ambassadrice d’Arabie saoudite aux États-Unis. « Ces propos reflètent une nouvelle rhétorique d’autosuffisance que les États du Golfe adoptent de plus en plus lorsqu'ils s'adressent à leurs jeunes, signalant ainsi un changement dans le contrat social traditionnel », commente Mira Al Hussein. Le message ne séduit guère. 87 % des chômeurs qataris disent ne « pas [être] disposés » à travailler dans le privé.
Appelée à se prendre en main, la jeunesse découvre le revers d’un système éducatif façonné pour décourager l’esprit critique et maintenir le statu quo, notamment politique. Seules deux universités du Golfe figurent dans le top 200 mondial du classement des universités Times Higher Education. « Nous recevons trop de candidatures qui ne sont pas qualifiées, mais je ne les blâme pas, ils sont sans emploi et désespérés. Pour les postes administratifs, il est facile de trouver des Omanais car beaucoup d’entre eux peuvent être de bons employés. Mais pour les postes scientifiques ou techniques, il est difficile de trouver des Omanais avec le CV adéquat », regrette Ali Al Dohani, un Omanais travaillant dans les ressources humaines.
Des centaines d’Omanais ont protesté dans plusieurs villes du pays en 2021 pour dénoncer le chômage des jeunes. La désillusion commence à toucher la jeunesse du Golfe. « Alors que les gouvernements promeuvent la diversification économique dans le discours officiel, de nombreux citoyens du Golfe ont le sentiment de ne pas bénéficier des avantages promis », analyse Mira Al Hussein. Si les largesses du pacte carboné invisibilisent la pauvreté et les inégalités sociales, elles existent pourtant. Selon la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale, 3,3 millions de ressortissants des pays du Conseil de coopération du Golfe vivaient sous le seuil de pauvreté en 2021 (un Saoudien sur sept, un Omanais sur dix et un Bahreïnien sur treize).
Après un demi-siècle d’anesthésie à coup de redistribution de la rente carbonée, la jeunesse des pays du Golfe réalise petit à petit que l’alliance entre autocrates et capitalisme fossile pourrait lui coûter cher. Mira Al Hussein conclut : « La dernière décennie a vu des transformations radicales dans les relations État-société dans le Golfe [...]. La réticence des États à engager le public ou à s'assurer de son soutien dans ces efforts de modernisation est susceptible d’avoir des effets durables sur la dynamique entre l’État et la société. » À moins que le principe moral d’obéissance à la figure du leader que prônent les dynamiques tribales du Golfe ne soit la carte maîtresse des familles régnantes pour maintenir leur emprise.